Du 4 au 28 septembre 2025, le Musée d’art actuel / Département des invisibles (MAADI) a présenté au Centre culturel Georges-Vanier des oeuvres de Claudia Bernal, Maryam Izadifard, Natacha Clitandre, Livia Daza-Paris, Rojin Shafiei, Isabelle Lapierre, Alexis Gros-Louis, Nadia Gagné, et Clara Tissot.
Depuis le MAC-i (2018), l’artiste Stanley Février agit comme artiste-collectionneur, conservateur en chef et directeur du MAADI. Cette œuvre performative s’inscrit dans la tradition des musées d’artistes ancrés dans critique institutionnelle, comme le Musée d’Art Moderne, Département des Aigles de Marcel Broodthaers et l’exposition Mining the Museum (1992) de Fred Wilson qui lui servent de modèle. Ce musée nomade repense sans relâche l’institution dévolue à l’art contemporain et célèbre l’apport des artistes de tous horizons à la vitalité culturelle.
Stanley Février a ainsi acquis au fil des ans des œuvres avec lesquelles il réalise des actions infiltrantes et subversives dans des institutions culturelles. Cette nouvelle itération du MAADI regroupe des œuvres achetées pour le MAADI et des oeuvres d’artistes invité.e.s pour l’occasion. Elle a d’abord été conçue pour une présentation au Château Dufresne, musée et lieu historique patrimonial, en parallèle à une exposition documentaire soulignant la création du Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) dans l’édifice, il y a 60 ans. En décembre 2024, l’institution s’est toutefois retirée du projet faute de fonds.

Fidèle à sa détermination qui fait des embuches qu’il rencontre un point de départ et en hommage à l’engagement des artistes de l’époque qui ont contribué à la création du MAC, Stanley Février, avec Marie Perrault, commissaire invitée pour l’occasion, a décidé d’aller malgré tout de l’avant avec la présentation. Les artistes participants leur ont réitéré leur confiance et les ont soutenus dans ce projet, devenu incertain et voire exploratoire. De même, les nombreux individus et les organismes culturels sollicités pour l’accueil de la présentation se sont montrés solidaires. L’exposition esquisse ainsi le portrait d’une communauté singulière et bienveillante sur laquelle repose le dynamisme et la résilience du milieu des arts visuels au coeur du MAADI.
Ce musée performatif évolue depuis ses débuts pour inclure une pluralité de voix. Il contribue au partage du pouvoir dans les institutions, démocratise leur gouvernance, décolonise leurs récits, en s’attaquant aux causes profondes d’exclusion et de déséquilibre systémiques des pouvoirs. Cette itération ne fait pas exception. Au fil des démarches nécessaires pour réaliser l’exposition se sont révélées les modes de fonctionnement des institutions culturelles, autant leur dynamisme que leurs processus sclérosés. L’ensemble explore ainsi les forces et limites du milieu de l’art local.
Par ailleurs, les œuvres retenues relèvent toutes en partie d’une recherche identitaire, réunies elles proposent une mosaïque de points de vue individuels variés. Je me permets de citer Naomi Fontaine s’adressant à chacun de nous selon une perspective autochtone : «Tu ne nous connaîtra réellement que lorsque l’ensemble s’effacera pour faire place à chacun»(1). Tel est la quête identitaire mise en avant par cette exposition
- Naomi Fontaine, Shuni, Montréal, Mémoires d’encrier, 2020.

Claudia Bernal
Ces œuvres photographiques traduisent des performances de Claudia Bernal où elle rejoue, sous forme de rituels, des gestes répétitifs quotidiens et des stéréotypes associés à l’identité féminine, avec des mouvements délicats et poétiques, ou violents et spasmodiques. La photographie met en scène la charge perturbatrice des performances initiales. En s’appropriant ces représentations de l’expérience féminine, l’artiste s’affranchit de ces dernières, qu’elle redéfinit en toute autonomie et en indépendance.

Maryam Izadifard
Dans cette série de tableaux, Maryam Izadifard depeint des objets ordinaires presque insignifiants de l’espace domestique, baignés d’une lumière leur conférant une aura presque religieuse. Elle intégre au quotidien ainsi sacralisé des représentations de femmes tirées de tableaux religieux et d’Icônes, ou inspirées du personnage principal du roman La servante écarlate de Margaret Atwood. Son regard aborde ainsi les lieux familiers comme espaces d’aliénation et donne forme aux thèmes de la solitude et l’isolement, centraux dans sa démarche.

Natacha Clitandre
L’œuvre se penche sur l’ancienne carrière Francon, une friche industrielle montréalaise dont la visibilité est parcellaire et la représentation dans l’imaginaire collectif, lacunaire. Sur les plans cartographiques de la Ville de Montréal, le vide que laisse ce terrain vague cache l’aridité d’une grande portion du quartier Saint-Michel, ainsi que la nuisance à la qualité de vie que représentent les services municipaux qui s’y déroulent. En effet, 40% de la neige amassée chaque hiver sur l’ensemble du territoire y est déchargée. Cette situation provoque une dense circulation de camions dans les rues résidentielles adjacentes, jusqu’à 300 véhicules lourds à l’heure, de jour comme de nuit.
Cet ancien site d’extraction constitue aussi une barrière physique dangereuse qui complexifie les déplacements dans le quartier, en plus de contraindre sa traversée. Or, à la nuit tombée, des personnes explorent clandestinement des portions de ce terrain post-industriel contaminé. Les multiples couches de glace et de gravier, les montagnes de «neige éternelle» qui s’accumulent dans cette plaie béante minérale, parsemée de végétation et de déchets, contribuent à l’ambiance post-apocalyptique du site.
En collaboration avec la Maison d’Haïti, l’artiste a invité des ados du quartier à prendre part à des ateliers d’idéation urbaine où ils et elles ont échangé sur leurs expériences du secteur et se sont prononcé.e.s sur la requalification potentielle de l’ancienne carrière. Elle a aussi proposé des activités de modelisation 3D et de littératie de l’IA mettant en exergue l’invisibilisation des imaginaires michellois et les biais induits par la représentation médiatique lacunaire de leur quotidien. Les modélisations 3D d’objets symbolisant les aspirations des jeunes intégrées à des séquences vidéo présentées en annexe à une vue d’ensemble du site, proposent de faire de cette zone le réceptacle des visions de jeunes Montréalais.es pour leur milieu de vie.


Livia Daza-Paris
Ces trois vidéos documentent des interventions furtives menées dans des lieux emblématiques de Montréal : la basilique Notre-Dame, le belvédère du Mont-Royal et le cimetière Notre-Dame-des-Neiges.

L’artiste y tient des photographies grandeur nature de son père, victime d’une disparition politique au Vénézuela, prises lors de moments familiaux. Elle utilise ces photographies comme autant de témoignages contrant l’oubli et exposant de la vie de personnes dont la mort demeure inexpliquée. À l’opposé du rituel touristique consistant à se prendre en photo dans des lieux emblématiques, son geste se pose plutôt comme une présence perturbatrice au sein de ces espaces publics. Il incarne une forme de résistance artistique dénonçant les interventions américaines ayant permis des disparitions forcées au Venezuela dans les années 1960.
Obligée de quitter son pays dans des circonstances troubles, Livia Daza-Paris a vécu à Montréal pendant 18 ans. Son geste met aussi en avant les diverses conditions des gens qui y établissent domicile. Profitant de son retour dans la ville dans le contexte de cette exposition, l’artiste y a fait deux nouvelles interventions performatives, l’une devant le consulat américain et l’autre devant les anciens bureaux du consulat Vénézuélien, aujourd’hui fermés à cause de rapports diplomatiques tendus entre ce pays et le Canada.

Isabelle Lapierre
Dans ses oeuvres Isabelle Lapierre met de l’avant le geste créatif comme un moyen de se relier au monde et rendant perceptible des liens qui y sont invisibles au premier abord. Avec une sensibilité propre à sa vie intérieure, elle crée des scènes d’un réalisme magique qui nous invitent à explorer nos paysages imaginaires et à nous mettre en action dans le monde concret. On trouve déjà dans ces oeuvres datant de 2022, la notion d’opposition et de contraste qu’elle reprend dans l’oeuvre Séance Wifi DIY, reproduite à une échelle monumentale pour la saison 2024-25 du Théâtre La Bordée(Québec), placée sous le thème du Clash. Des individus effectuent ici des actions dans des paysages de nuit imaginaires. La lumière tranche avec l’obscurité, les couleurs vives avec la grisaille, l’onirisme avec le caractère apocalyptique des scènes, la chaleur du feu avec la froide ambiance, etc. Devant ce qui semble un rituel magique, ou une performance surnaturelle, l’artiste nous invite à faire apparaître quelque chose, à l’instar de ses protagonistes en plein moment de création, d’activation d’une force collective où chacun joue un rôle.

Rojin Shafiei
Cette installation vidéo représente une femme qui marche doucement dans la neige en trainant derrière elle trois horloges attachées à ses poignets. Au centre, un gros plan sur les horloges glissant dans la neige, à gauche une femme s’avance vers nous, à droite cette dernière s’éloigne doucement. Le présent, le passé et le futur se conjuguent ainsi au même rythme patient. Le public était invité à prendre dans ses mains les mêmes horloges déposées sur le plancher de la galerie et à se connecter par ce geste à la performeuse. Des enceintes dissimulées dans ces objets transformaient les sons de la captation vidéo en vibrations physiques, nous invitant à se projeter dans le vécu de l’artiste, ailleurs et dans le passé. J’ai vu dans cette invitation à partager le vécu de l’artiste, née en Iran et présentée en contraste avec un paysage de neige, un appel à s’imaginer son histoire personnelle de déplacement, d’immigration et d’intégration à sa société d’accueil.

Stanley Février
Ces représentations en carton de caisses de transport d’œuvres vides renvoient au projet d’exposition annulé par le Château Dufresne. Musée et lieu historique patrimonial. Fantômes, elles invitent à réfléchir à la place des œuvres d’art et à la valeur des relations que les institutions entretiennent avec les artistes.
Alexis Gros-Louis

Cette brique en bronze plaquée or est marquée de l’acronyme MAADI pour le Musée d’art actuel. Département des invisibles et du numéro de bande 0500 3396 01 associé au statut d’indien d’Alexis Gros-Louis. La mention du MAADI réfère à une plaque réalisée par Marcel Broodthaers dans le cadre du Musée d’art moderne, Département des aigles, une musée d’artiste que Stanley Février a toujours identifié comme étant la source de son propre Musée. Selon les voeux de l’artiste, la présentation de cette oeuvre dans le contexte de cette exposition était tributaire de son acquisition par le MAADI. Alexis Gros-Louis a ainsi forcé son intégration à l’institution en s’appropriant les mêmes stratégies d’infiltration du MAADI et sa critique institutionnelle.

Cette œuvre reprend des motifs caractéristiques des poterie des peuples iroquoiens de l’Est du Canada auxquels appartiennent notamment les Wendats, la nation d’Alexis Gros-Louis, et les Kanien’kehà:ka. Leur impression en creux dans une forme de plâtre noir lie intimement ces signes emblématiques d’une culture autochtone, au motif de carré noir inspiré d’une oeuvre de Kasimir Malevitch souvent interprétée comme la première abstraction géométrique. Cet amalgame révèle les différences fondamentales entre les cultures autochtones et celles du colonisateur et oppose leurs évolutions respectives depuis les premiers contacts, soulignant du même coup leur visibilité distinctes. L’énumération des lettres absentes de la langue wendat qui constitue le titre de l’oeuvre, pointe dans le même sens et dénonce les biais qui marquent la perception de ces cultures.

Nadia Gagné
Étiquette est une œuvre intime et identitaire évolutive constituée d’une installation et d’une performance longue durée.
Une nappe blanche, vestige de repas en famille, reproduit, en grand format, les attributs d’une étiquette comme celles apposée sur les vêtements. Les écritures recto verso, qui imitent des caractères d’impression, sont tracées par la technique du feutrage à l’aiguille en troquant la traditionnelle laine cardée pour les cheveux noirs de l’artiste.
Avec Étiquette, Nadia Gagné porte son attention sur la symbolique entourant l’étiquette de vêtement et créer un parallèle avec l’étiquette que l’on accole aux «autres» en fonction de la perception de leur apparence. Depuis 2020, elle collecte quotidiennement mes propres cheveux que j’accumule et classe dans de petits contenants. Par la technique du feutrage à l’aiguille, elle compacte ces fibres capillaires pour écrire des mots, des expressions, qui témoignent des enjeux qui la touchent. Elle écrit en lettres de cheveux comme on signe avec son sang. Elle est donc toute contenue dans cette fibre, autre signe distinctif, après le pigment de ma peau, par lequel on la perçoit pour l’associer à des territoires et des cultures auxquels elle ne se sens pas appartenir.



Clara Tissot
L’installation Yiwen n Uxxamiw (Une de mes Maisons), regroupe des oeuvres peintes et sculpturales représentant les prémices d’une réconciliation entre deux cultures et identités distinctes, l’une française et l’autre kabyle, une ethnie berbère d’Algérie, intimement liées dans l’héritage familial de l’artiste. Elle entrelacent des préoccupations ancrées dans la généalogie, la féminité, le symbolisme et la spiritualité, des questions qui fascinent l’artiste depuis l’enfance. Cette oeuvre présente aussi une interprétation libre des pratiques artisanales traditionnelles et rituelles des femmes kabyles.

Visuellement, ce récit initiatique personnel met en scène deux femmes à la recherche de leur demeure dans un paysage aride. Leur parcours les confronte à des objets, une faune et une flore de leur passé, de leur présent et de leur avenir, qui se conjuguent et prennent forme dans la «maison» que représente cette œuvre installative.

Stanley Février
Suite au constat de l’absence quasi totale d’artistes noir.e.s et de ceux, et celles « dits et dites de la «diversité» dans la collection du Musée d’art contemporain de Montréal, et d’autres musées — sauf pour leur forte présence en tant que de gardien sécurité — Stanley Février, accompagné de Michaëlle Sergile et de Aime Mbuyi, a infiltré le MAC pour y travailler comme gardien.ne.s.
Statistiques sur l’absence quasi totale d’artistes noir.e.s dans la collection du MACM et vidéo d’une infiltration de l’institution par Stanley Février, Michaëlle Sergile et Aime Mbuyi en tant que gardien.ne.s de sécurité.
